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Salut à Versailles

Celui dont l’âme est triste et qui porte à l’automne
Son cœur brûlant encor des cendres de l’été,
Est le Prince sans sceptre et le Roi sans couronne
De votre solitude et de votre beauté.

Car ce qu’il cherche en vous, ô jardins de silence,
Sous votre ombrage grave où le bruit de ses pas
Poursuit en vain l’écho qui toujours le devance,
Ce qu’il cherche en votre ombre, ô jardins, ce n’est pas
Le murmure secret de la rumeur illustre,
Dont le siècle a rempli vos bosquets toujours beaux,
Ni quelque vaine gloire accoudée au balustre,
Ni quelque jeune grâce au bord des fraîches eaux ;

Il ne demande pas qu’y passe ou qu’y revienne
Le héros immortel ou le vivant fameux
Dont la vie orgueilleuse, éclatante et hautaine
Fut l’astre et le soleil de ces augustes lieux.

Ce qu’il veut, c’est le calme et c’est la solitude,
La perspective avec l’allée et l’escalier,
Et le rond-point, et le parterre, et l’attitude
De l’if pyramidal auprès du buis taillé ;

La grandeur taciturne et la paix monotone
De ce mélancolique et suprême séjour ;
Et ce parfum de soir et cette odeur d’automne
Qui s’exhalent de l’ombre avec la fin du jour.

*


O toi que l’aube effraie, ô toi qui crains l’aurore,
Et que ne tentent plus la route et le chemin,
Quitte la ville vaine, arrogante et sonore
Qui parle avec des voix de soleil ou d’airain.

C’est là que l’homme fait sa boue et sa poussière
Pour élever son mur autour de l’horizon ;
Mais toi, dont le désir n’apporte plus sa pierre
Au travail en commun qui bâtit la maison,

Laisse ceux dont le bloc charge, sans qu’elle plie,
L’épaule et dont les bras sont propres aux fardeaux,
Se construire sans toi les demeures de vie
Et va vivre ton songe en la Cité des Eaux.

*

L’onde ne chante plus en tes mille fontaines,
O Versailles, Cité des Eaux, Jardin des Rois !
Ta couronne ne porte plus, ô souveraine,
Les clairs lys de cristal qui l’ornaient autrefois !

La nymphe qui parlait par ta bouche s’est tue
Et le temps a terni sous le souffle des jours
Les fluides miroirs où tu t’es jadis vue
Royale et souriante en tes jeunes atours.

Tes bassins endormis à l’ombre des grands arbres
Verdissent en silence au milieu de l’oubli,
Et leur tain qui s’encadre aux bordures de marbre
Ne reconnaîtrait plus ta face d’aujourd’hui.

Qu’importe ! ce n’est pas ta splendeur et ta gloire
Que visitent mes pas et que veulent mes yeux ;
Et je ne monte pas les marches de l’histoire
Au-devant du Héros qui survit en tes Dieux.

Il suffit que tes eaux égales et sans fête
Reposent dans leur ordre et leur tranquillité,
Sans que demeure rien en leur noble défaite
De ce qui fut jadis un spectacle enchanté.

Que m’importent le jet, la gerbe et la cascade
Et que Neptune à sec ait brisé son trident,
Ni qu’en son bronze aride un farouche Encelade
Se soulève, une feuille morte entre les dents,

Pourvu que faible, basse, et dans l’ombre incertaine,
Du fond d’un vert bosquet qu’elle a pris pour tombeau,
J’entende longuement ta dernière fontaine,
O Versailles, pleurer sur toi, Cité des Eaux !

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Babillarde, qui toujours viens

Babillarde, qui toujours viens
Le sommeil et songe troubler
Qui me fait heureux et content,
Babillarde aronde, tais-toi.

Babillarde aronde, veux-tu
Que de mes gluaux affutés
Je te fasse choir de ton nid ?
Babillarde aronde, tais-toi.

Babillarde aronde, veux-tu
Que coupant ton aile et ton bec
Je te fasse pis que Térée ?
Babillarde aronde, tais-toi.

Si ne veux te taire, crois-moi,
Je me vengerai de tes cris,
Punissant ou toi ou les tiens.
Babillarde aronde, tais-toi.

Crie contre tel qui heureux
En amour, veillant, à coeur soûl
De sa belle prend le plaisir.
Babillarde aronde, tais-toi.

Ne sois curieuse sur moi
Qui ne puis jouir que dormant
Et ne suis heureux qu'en songeant
Babillarde aronde, tais-toi.

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Victor Hugo

Dans la forêt

De quoi parlait le vent ? De quoi tremblaient les branches ?
Était-ce, en ce doux mois des nids et des pervenches,
Parce que les oiseaux couraient dans les glaïeuls,
Ou parce qu'elle et moi nous étions tout seuls ?
Elle hésitait. Pourquoi ? Soleil, azur, rosées,
Aurore ! Nous tâchions d'aller, pleins de pensées,
Elle vers la campagne et moi vers la forêt.
Chacun de son côté tirait l'autre, et, discret,
Je la suivais d'abord, puis, à son tour docile,
Elle venait, ainsi qu'autrefois en Sicile
Faisaient Flore et Moschus, Théocrite et Lydé.
Comme elle ne m'avait jamais rien accordé,
Je riais, car le mieux c'est de tâcher de rire
Lorsqu'on veut prendre une âme et qu'on ne sait que dire ;
J'étais le plus heureux des hommes, je souffrais.
Que la mousse est épaisse au fond des antres frais !
Par instants un éclair jaillissait de notre âme ;
Elle balbutiait : Monsieur... et moi : Madame.
Et nous restions pensifs, muets, vaincus, vainqueurs,
Après cette clarté faite dans nos deux coeurs.
Une source disait des choses sous un saule ;
Je n'avais encor vu qu'un peu de son épaule,
Je ne sais plus comment et je ne sais plus où ;
Oh ! le profond printemps, comme cela rend fou !
L'audace des moineaux sous les feuilles obscures,
Les papillons, l'abeille en quête, les piqûres,
Les soupirs, ressemblaient à de vagues essais,
Et j'avais peur, sentant que je m'enhardissais.
Il est certain que c'est une action étrange
D'errer dans l'ombre au point de cesser d'être un ange,
Et que l'herbe était douce, et qu'il est fabuleux
D'oser presser le bras d'une femme aux yeux bleus.
Nous nous sentions glisser vaguement sur la pente
De l'idylle où l'amour traître et divin serpente,
Et qui mène, à travers on ne sait quel jardin,
Souvent à l'enfer, mais en passant par l'éden.
Le printemps laisse faire, il permet, rien ne bouge.
Nous marchions, elle était rose, et devenait rouge,
Et je ne savais rien, tremblant de mon succès,
Sinon qu'elle pensait à ce que je pensais.
Pâle, je prononçais des noms, Béatrix, Dante ;
Sa guimpe s'entrouvrait, et ma prunelle ardente
Brillait, car l'amoureux contient un curieux.
Viens ! dis-je... - Et pourquoi pas, ô bois mystérieux ?

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Victor Hugo

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,
C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.
Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ;
Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule ;
Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l'on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,
Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l'âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N'attendre rien d'en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues !

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Victor Hugo

Ce siècle est grand et fort. Un noble instinct le mène

Ce siècle est grand et fort. Un noble instinct le mène.
Partout on voit marcher l'Idée en mission ;
Et le bruit du travail, plein de parole humaine,
Se mêle au bruit divin de la création.

Partout, dans les cités et dans les solitudes,
L'homme est fidèle au lait dont nous le nourrissions ;
Et dans l'informe bloc des sombres multitudes
La pensée en rêvant sculpte des nations.

L'échafaud vieilli croule, et la Grève se lave.
L'émeute se rendort. De meilleurs jours sont prêts.
Le peuple a sa colère et le volcan sa lave
Qui dévaste d'abord et qui féconde après.

Des poètes puissants, têtes par Dieu touchées,
Nous jettent les rayons de leurs fronts inspirés.
L'art a de frais vallons où les âmes penchées
Boivent la poésie à des ruisseaux sacrés.

Pierre à pierre, en songeant aux vieilles moeurs éteintes,
Sous la société qui chancelle à tous vents,
Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes,
Le respect des vieillards et l'amour des enfants.

Le devoir, fils du droit, sous nos toits domestiques
Habite comme un hôte auguste et sérieux.
Les mendiants groupés dans l'ombre des portiques
Ont moins de haine au coeur et moins de flamme aux yeux.

L'austère vérité n'a plus de portes closes.
Tout verbe est déchiffré. Notre esprit éperdu,
Chaque jour, en lisant dans le livre des choses,
Découvre à l'univers un sens inattendu.

Ô poètes ! le fer et la vapeur ardente
Effacent de la terre, à l'heure où vous rêvez,
L'antique pesanteur, à tout objet pendante,
Qui sous les lourds essieux broyait les durs pavés.

L'homme se fait servir par l'aveugle matière.
Il pense, il cherche, il crée ! A son souffle vivant
Les germes dispersés dans la nature entière
Tremblent comme frissonne une forêt au vent !

Oui, tout va, tout s'accroît. Les heures fugitives
Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi.
Et, contemplant de loin de lumineuses rives,
L'homme voit son destin comme un fleuve élargi.

Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante,
Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant,
Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante,
C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant.

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Victor Hugo

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,
Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !
Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux !
Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées !
Tant elle répandait d'amoureuses rosées
Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme,
Car tu me regardais avec toute ton âme !
J'admirais la beauté dont ton front se revêt.
Et sans même qu'un mot révélât ta pensée,
La tendre rêverie en ton coeur commencée
Dans mon coeur s'achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie
Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie,
Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux,
Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures,
Si pleines de rayons, de parfums, de murmures,
Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde !
C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !
Lui qui charme mon coeur ! lui qui ravit mes yeux !
C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère !
C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre
Comme l'étoile aux cieux !

C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose,
L'amour en qui tout vit, l'amour sur qui tout pose !
C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour.
C'est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine,
A versé la beauté, comme une coupe pleine,
Et dans mon coeur l'amour !

Laisse-toi donc aimer ! - Oh ! l'amour, c'est la vie.
C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie
Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne.
La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne :
Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m'en croire,
Ce n'est pas un peu d'or, ni même un peu de gloire,
Poussière que l'orgueil rapporte des combats,
Ni l'ambition folle, occupée aux chimères,
Qui ronge tristement les écorces amères
Des choses d'ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées,
Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées,
Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur,
Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire,
Et toutes les chansons de cette douce lyre
Qu'on appelle le coeur !

Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,
Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite,
Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ;
Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne,
Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne,
Les âmes ont l'amour !

21 mai 1833

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Victor Hugo

A ceux qui sont petits

Est-ce ma faute à moi si vous n'êtes pas grands ?
Vous aimez les hiboux, les fouines, les tyrans,
Le mistral, le simoun, l'écueil, la lune rousse ;
Vous êtes Myrmidon que son néant courrouce ;
Hélas ! l'envie en vous creuse son puits sans fond,
Et je vous plains. Le plomb de votre style fond
Et coule sur les noms que dore un peu de gloire,
Et, tout en répandant sa triste lave noire,
Tâche d'être cuisant et ne peut qu'être lourd.
Tortueux, vous rampez après tout ce qui court ;
Votre oeil furieux suit les grands aigles véloces.
Vous reprochez leur taille et leur ombre aux colosses ;
On dit de vous : - Pygmée essaya, mais ne put.-
Qui haïra Chéops si ce n'est Lilliput ?
Le Parthénon vous blesse avec ses fiers pilastres ;
Vous êtes malheureux de la beauté des astres ;
Vous trouvez l'océan trop clair, trop noir, trop bleu ;
Vous détestez le ciel parce qu'il montre Dieu ;
Vous êtes mécontents que tout soit quelque chose ;
Hélas, vous n'êtes rien. Vous souffrez de la rose,
Du cygne, du printemps pas assez pluvieux.
Et ce qui rit vous mord. Vous êtes envieux
De voir voler la mouche et de voir le ver luire.
Dans votre jalousie acharnée à détruire
Vous comprenez quiconque aime, quiconque a foi,
Et même vous avez de la place pour moi !
Un brin d'herbe vous fait grincer s'il vous dépasse ;
Vous avez pour le monde auguste, pour l'espace,
Pour tout ce qu'on voit croître, éclairer, réchauffer,
L'infâme embrassement qui voudrait étouffer.
Vous avez juste autant de pitié que le glaive.
En regardant un champ vous maudissez la sève ;
L'arbre vous plaît à l'heure où la hache le fend ;
Vous avez quelque chose en vous qui vous défend
D'être bons, et la rage est votre rêverie.
Votre âme a froid par où la nôtre est attendrie ;
Vous avez la nausée nous sentons l'aimant ;
Vous êtes monstrueux tout naturellement.
Vous grondez quand l'oiseau chante sous les grands ormes.
Quand la fleur, près de vous qui vous sentez difformes,
Est belle, vous croyez qu'elle le fait exprès.
Quel souffle vous auriez si l'étoile était près !
Vous croyez qu'en brillant la lumière vous blâme ;
Vous vous imaginez, en voyant une femme,
Que c'est pour vous narguer qu'elle prend un amant,
Et que le mois de mai vous verse méchamment
Son urne de rayons et d'encens sur la tête ;
Il vous semble qu'alors que les bois sont en fête,
Que l'herbe est embaumée et que les prés sont doux,
Heureux, frais, parfumés, charmants, c'est contre vous.
Vous criez : au secours ! quand le soleil se lève.
Vous exécrez sans but, sans choix, sans fin, sans trêve,
Sans effort, par instinct, pour mentir, pour trahir ;
Ce n'est pas un travail pour vous de tout haïr,
Fourmis, vous abhorrez l'immensité sans peine.
C'est votre joie impie, âcre, cynique, obscène.
Et vous souffrez. Car rien, hélas, n'est châtié
Autant que l'avorton, géant d'inimitié !
Si l'oeil pouvait plonger sous la voûte chétive
De votre crâne étroit qu'un instinct vil captive,
On y verrait l'énorme horizon de la nuit ;
Vous êtes ce qui bave, ignore, insulte et nuit ;
La montagne du mal est dans votre âme naine.
Plus le coeur est petit, plus il y tient de haine.

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Victor Hugo

La Fée Et La Péri (The Fay And The Peri)

I

Enfants ! si vous mouriez, gardez bien qu'un esprit
De la route des cieux ne détourne votre âme !
Voici ce qu'autrefois un vieux sage m'apprit : -
Quelques démons, sauvés de l'éternelle flamme,
Rebelles moins pervers que l'Archange proscrit,
Sur la terre, où le feu, l'onde ou l'air les réclame,
Attendent, exilés, le jour de Jésus-Christ.
Il en est qui, bannis des célestes phalanges,
Ont de si douces voix qu'on les prend pour des anges.
Craignez-les : pour mille ans exclus du paradis,
Ils vous entraîneraient, enfants, au purgatoire ! -
Ne me demandez pas d'où me vient cette histoire;
Nos pères l'ont contée; et moi, je la redis.


II

LA PÉRI
vas-tu donc, jeune âme?... Écoute !
Mon palais pour toi veut s'ouvrir.
Suis-moi, des cieux quitte la route;
Hélas ! tu t'y perdrais sans doute,
Nouveau-né, qui viens de mourir !
Tu pourras jouer à toute heure
Dans mes beaux jardins aux fruits d'or;
Et de ma riante demeure
Tu verras ta mère qui pleure
Près de ton berceau, tiède encor.
Des Péris je suis la plus belle;
Mes sueurs règnent naît le jour;
Je brille en leur troupe immortelle,
Comme entre les fleurs brille celle
Que l'on cueille en rêvant d'amour.
Mon front porte un turban de soie;
Mes bras de rubis sont couverts;
Quand mon vol ardent se déploie,
L'aile de pourpre qui tournoie
Roule trois yeux de flamme ouverts.
Plus blanc qu'une lointaine voile,
Mon corps n'en a point la pâleur;
En quelque lieu qu'il se dévoile,
Il l'éclaire comme une étoile,
Il l'embaume comme une fleur.


LA FÉE

Viens, bel enfant ! Je suis la Fée.
Je règne aux bords où le soleil
Au sein de l'onde réchauffée
Se plonge, éclatant et vermeil.
Les peuples d'Occident m'adorent
Les vapeurs de leur ciel se dorent,
Lorsque je passe en les touchant;
Reine des ombres léthargiques,
Je bâtis mes palais magiques
Dans les nuages du couchant.
Mon aile bleue est diaphane;
L'essaim des Sylphes enchantés
Croit voir sur mon dos, quand je plane,
Frémir deux rayons argentés.
Ma main luit, rose et transparente;
Mon souffle est la brise odorante
Qui, le soir, erre dans les champs;
Ma chevelure est radieuse,
Et ma bouche mélodieuse
Mêle un sourire à tous ses chants.
J'ai des grottes de coquillages;
J'ai des tentes de rameaux verts;
C'est moi que bercent les feuillages,
Moi que berce le flot des mers.
Si tu me suis, ombre ingénue,
Je puis t'apprendre où va la nue,
Te montrer d'où viennent les eaux;
Viens, sois ma compagne nouvelle,
Si tu veux que je te révèle
Ce que dit la voix des oiseaux.


III

LA PÉRI

Ma sphère est l'Orient, région éclatante,
Où le soleil est beau comme un roi dans sa tente !
Son disque s'y promène en un ciel toujours pur.
Ainsi, portant l'émir d'une riche contrée,
Aux sons de la flûte sacrée,
Vogue un navire d'or sur une ruer d'azur.
Tous les dons ont comblé la zone orientale.
Dans tout autre climat, par une loi fatale,
Près des fruits savoureux croissent les fruits amers;
Mais Dieu, qui pour l'Asie a des yeux moins austères,
Y donne plus de fleurs aux terres,
Plus d'étoiles aux cieux, plus de perles aux mers.
Mon royaume s'étend depuis ces catacombes
Qui paraissent des monts et ne sont que des tombes,
Jusqu'à ce mur qu'un peuple ose en vain assiéger,
Qui, tel qu'une ceinture où le Cathay respire,
Environnant tout un empire,
Garde dans l'univers comme un monde étranger.
J'ai de vastes cités qu'en tous lieus on admire
Lahore aux champs fleuris; Golconde; Cachemire;
La guerrière Damas; la royale Ispahan;
Bagdad, que ses remparts couvrent comme une armure;
Alep, dont l'immense murmure
Semble au pâtre lointain le bruit d'un océan.
Mysore est sur son trône une reine placée;
Médine aux mille tours, d'aiguilles hérissée,
Avec ses flèches d'or, ses kiosques brillants,
Est comme un bataillon, arrêté dans les plaines,
Qui, parmi ses tentes hautaines,
Élève une forêt de dards étincelants.
On dirait qu'au désert, Thèbes, debout encore,
Attend son peuple entier, absent depuis l'aurore.
Madras a deux cités dans ses larges contours.
Plus loin brille Delhy, la ville sans rivales,
Et sous ses portes triomphales
Douze éléphants de front passent avec leurs tours.
Bel enfant ! viens errer, parmi tant de merveilles,
Sur ces toits pleins de fleurs ainsi que des corbeilles,
Dans le camp vagabond des arabes ligués.
Viens; nous verrons danser les jeunes bayadères,
Le soir, lorsque les dromadaires
Près du puits du désert s'arrêtent fatigués.
, sous de verts figuiers, sous d'épais sycomores,
Luit le dôme d'étain du minaret des maures;
La pagode de nacre au toit rose et changeant;
La tour de porcelaine aux clochettes dorées;
Et, dans les jonques azurées,
Le palanquin de pourpre aux longs rideaux d'argent.
J'écarterai pour toi les rameaux du platane
Qui voile dans son bain la rêveuse sultane;
Viens, nous rassurerons contre un ingrat oubli
La vierge qui, timide, ouvrant la nuit sa porte,
Écoute si le vent lui porte
La voix qu'elle préfère au chant du bengali.
L'Orient fut jadis le paradis du monde.
Un printemps éternel de ses roses l'inonde,
Et ce vaste hémisphère est un riant jardin.
Toujours autour de nous sourit la douce joie;
Toi qui gémis, suis notre voie,
Que t'importe le ciel, quand je t'ouvre l'éden?

LA FÉE

L'Occident nébuleux est ma patrie heureuse.
, variant dans l'air sa forme vaporeuse,
Fuit la blanche nuée, - et de loin, bien souvent,
Le mortel isolé qui, radieux ou sombre,
Poursuit un songe ou pleure une ombre,
Assis, la contemple en rêvant !
Car il est des douceurs pour les âmes blessées
Dans les brumes du lac sur nos bois balancées,
Dans nos monts où l'hiver semble à jamais s'asseoir,
Dans l'étoile, pareille à l'espoir solitaire,
Qui vient, quand le jour fuit la terre,
Mêler son orient au soir.
Nos cieux voilés plairont à ta douleur amère,
Enfant que Dieu retire et qui pleures ta mère !
Viens, l'écho des vallons, les soupirs du ruisseau,
Et la voix des forêts au bruit des vents unie,
Te rendront la vague harmonie
Qui t'endormait dans ton berceau.
Crains des bleus horizons le cercle monotone.
Les brouillards, les vapeurs, le nuage qui tonne,
Tempèrent le soleil dans nos cieux parvenu;
Et l'œil voit au loin fuir leurs lignes nébuleuses,
Comme des flottes merveilleuses
Qui viennent d'un monde inconnu.
C'est pour moi que les vents font, sur nos mers bruyantes,
Tournoyer l'air et l'onde en trombes foudroyantes;
La tempête à mes chants suspend son vol fatal;
L'arc-en-ciel pour mes pieds, qu'un or fluide arrose,
Comme un pont de nacre, se pose
Sur les cascades de cristal.
Du moresque Alhambra j'ai les frêles portiques;
J'ai la grotte enchantée aux piliers basaltiques,
Où la mer de Staffa brise un flot inégal;
Et j'aide le pécheur, roi des vagues brumeuses,
A bâtir ses huttes fumeuses
Sur les vieux palais de Fingal.
Épouvantant les nuits d'une trompeuse aurore,
, souvent à ma voix un rouge météore
Croise en voûte de feu ses gerbes dans les airs;
Et le chasseur, debout sur la roche pendante,
Croit voir une comète ardente
Baignant ses flammes dans les mers.
Viens, jeune âme, avec moi, de mes sueurs obéie,
Peupler de gais follets la morose abbaye;
Mes nains et mes géants te suivront à ma voix;
Viens, troublant de ton cor les monts inaccessibles,
Guider ces meutes invisibles
Qui, la nuit, chassent dans nos bois.
Tu verras les barons, sous leurs tours féodales,
De l'humble pèlerin détachant les sandales;
Et les sombres créneaux d'écussons décorés;
Et la dame tout bas priant, pour un beau page,
Quelque mystérieuse image
Peinte sur des vitraux dorés.
C'est nous qui, visitant les gothiques églises,
Ouvrons leur nef sonore au murmure des brises;
Quand la lune du tremble argente les rameaux,
Le pâtre voit dans l'air, avec des chants mystiques,
Folâtrer nos chœurs fantastiques
Autour du clocher des hameaux.
De quels enchantements l'Occident se décore! -
Viens, le ciel est bien loin, ton aile est faible encore !
Oublie en notre empire un voyage fatal.
Un charme s'y révèle aux lieux les plus sauvages;
Et l'étranger dit nos rivages
Plus doux que le pays natal !

IV

Et l'enfant hésitait, et déjà moins rebelle
Écoutait des esprits l'appel fallacieux;
La terre qu'il fuyait semblait pourtant si belle !
Soudain il disparut à leur vue infidèle...
Il avait entrevu les cieux !


The Fay and the Peri


The Peri

Beautiful spirit, come with me
Over the blue enchanted sea.
Morn and evening thou canst play
In my garden, where the breeze
Warbles through the fruity trees;
No shadow falls upon the day.
There thy mother's arms await
Her cherished infant at the gate.
Of Peris I the loveliest far.
My sisters near the morning-star
In ever youthful bloom abide,
But pale their lustre by my side.
A silken turban wreaths my head,
Rubies on my arms are spread,
While sailing slowly through the sky,
Bt the uplooker's dazzled eye
Are seen my wings of purple hue,
Glittering with Elysian dew.
Whiter than a far-off sail
My form of beauty glows,
Fair as on a summer night
Dawns the sleep-star's gentle light,
And fragrant as the early rose
That scents the green Arabian vale,
Soothing the pilgrim as he goes.


The Fay

Beautiful infant (said the Fay),
In the region of the sun
I dwell, where in a rich array
The clouds encircle the king of day,
His radiant journey done.
My wings, pure golden, of radiant sheen
(Painted as amorous poet's strain),
Glimmer at night, when meadows green
Sparkle with the perfumed rain
While the sun's gone to come again.
And clear my hand as stream that flows;
And sweet my breath as air of May;
And o'er my ivory shoulders stray
Locks of sunshine; tunes still play
From my odorous lips of rose.
Follow, follow! I have caves
Of pearl beneath the azure waves,
And tents all woven pleasantly
In verdant glades of Faery.
Come, beloved child, with me,
And I will bear thee to the bowers
Where clouds are painted o'er like flowers,
ANd pour into thy charmed ear
Songs a mortal may not hear,—
Harmonies so sweet and ripe
As no inspired shepherd's pipe
E'er breathed into Arcadian glen,
Far from the busy haunts of men.


The Peri

My home is afar in the Orient,
Where the sun, like a king, in his orange tent
Reigneth forever in gorgeous pride;
And wafting thee, princess of rich countree,
To the soft flute's lush melody,
My golden vessel will gently glide,
Kindling the water 'long the side.

Vast cities are mine of power and delight,—
Lahore laid in lillies, Golconda, Cashmere,
And Ispahan, dear to the pilgrim's sight;
And Baghdad, whose towers to heaven uproar;
Alep, that pours on the startled ear,
From its restless masts the gathering roar,
As of ocean hamm'ring at night on the shore.

Mysore is a queen on her stately throne,
Thy white domes, Medina, gleam on the eye;
Thy radiant kiosques with their arrowy spires,
Shooting afar their golden fires
Into the flashing sky,
Like a forest of spears that startle the gaze
Of the enemy with the vivid blaze.

Come there, beautiful child, with me!
Come to the arcades of Araby,
To the land of the date and the purple vine,
Where pleasure her rosy wreaths doth twine,
And gladness shall be alway thine;
Singing at sunset next thy bed,
Strewing flowers under thy head.

Beneath a verdant roof of leaves,
Arching a flow'ry carpet o'er,
Thou mayst liest ot lutes on summer eves
Their lays of rustic freshness pour,
While upon the grassy floor
Light footsteps, in the hour of calm,
Ruffle the shadow of the palm.


The Fay

Come to the radiant homes of the blest,
Where meadows like fountain in light are drest,
And the grottoes of verdure never decay,
And the glow of the August dies not away.
Come where the autumn winds never can sweep,
And the streams of the woodland steep thee in sleep,
Like a fond sister charming the eyes of a brother,
Or a little lass lulled on the breast of her mother.
Beautiful! beautiful! hasten to me!
Coloured with crimson thy wings shall be;
Flowers that fade not they forehead shall twine,
Over thee sunlight that sets not shall shine.

The infant listened to the strain,
Now here, now there, its thoughts were driven.
But the Fay and the Peri waited in vain;
The soul soared above such a sensual gain,—
The child rose to heaven.

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L'Aveugle

'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute;
O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute,
Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.'

C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,
Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre
S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.
Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,
Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;
Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui:
Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?
Serait-ce un habitant de l'empire céleste?
Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste
Pend une lyre informe; et les sons de sa voix
Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.'

Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère,
Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.
'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger,
Si plutôt, sous un corps terrestre et passager,
Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!
Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,
Les humains près de qui les flots t'ont amené
Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures.
Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures.
Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;
Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

--Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,
Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre;
Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger
Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager.
Ne me comparez point à la troupe immortelle:
Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,
Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux?
Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux!
Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,
C'est à celui-là seul que je suis comparable;
Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris,
Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix;
Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide,
Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide;
Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin
Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.

--Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!'
Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée,
Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants,
Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants,
Le pain de pur froment, les olives huileuses,
Le fromage et l'amande et les figues mielleuses;
Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,
Tout hors d'haleine encore, humide et languissant,
Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage,
L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.

'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer;
Je vous salue, enfants venus de Jupiter;
Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!
Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître;
Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.

Vos visages sont doux, car douce est votre voix.
Qu'aimable est la vertu que la grâce environne!
Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone,
Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots;
Car jadis, abordant à la sainte Délos,
Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre,
Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.
Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,
Puisque les malheureux sont par vous honorés.
Le plus âgé de vous aura vu treize années:
A peine, mes enfants, vos mères étaient nées,
Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,
Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi.
Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime!
Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime
Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.

--Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux.
J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie,
Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie,
Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours;
Car jusques à la mort nous espérons toujours.
Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage,
Ils m'ont, je ne sais , jeté sur le rivage.

--Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté?
Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

--Enfants! du rossignol la voix pure et légère
N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire;
Et les riches, grossiers, avares, insolents,
N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents.
Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante,
Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante,
J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain
De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain.
Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles
Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles
Je voulais des grands dieux implorer la bonté,
Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité,
Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable
Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable,
Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris,
N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

--Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire,
Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre,
Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,
D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

--Les barbares! J'étais assis près de la poupe.
'Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe,
Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux,
Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux.'
J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre:
Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre;
Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main
J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.
Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,
Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine,
Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli,
Que ton nom dans la nuit demeure enseveli!

--Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine,
Et chérit les amis de la muse divine.
Un siège aux clous d'argent te place à nos festins;
Et là les mets choisis, le miel et les bons vins,
Sous la colonne pend une lyre d'ivoire,
Te feront de tes maux oublier la mémoire.
Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux,
Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux,
Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles,
T'a lui-même dicté de si douces merveilles.

--Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous?
Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?

--Syros est l'île heureuse nous vivons, mon père.

--Salut, belle Syros, deux fois hospitalière!
Car sur ses bords heureux je suis déjà venu:
Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu.
Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore
Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore;
J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,
A la course, aux combats, j'ai paru des premiers.
J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,
Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles;
Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs,
Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.
La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,
Sur un arbuste assise, et se console et chante.
Commençons par les dieux: 'Souverain Jupiter,
Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer,
Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,
Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes,
Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous,
Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.''

Il poursuit; et déjà les antiques ombrages
Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages;
Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,
Et voyageurs quittant leur chemin commencé,
Couraient. Il les entend près de son jeune guide,
L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide;
Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer,
Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer,
Car en de longs détours de chansons vagabondes
Il enchaînait de tout les semences fécondes,
Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
Les fleuves descendus du sein de Jupiter,
Les oracles, les arts, les cités fraternelles,
Et depuis le chaos les amours immortelles;
D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux,
Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux,
Et les dieux partagés en une immense guerre,
Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre,
Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers
Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,
Et les héros armés, brillant dans les campagnes
Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes,
Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,
Et d'une voix humaine excitant les héros;
De là, portant ses pas dans les paisibles villes,
Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles;
Mais bientôt de soldats les remparts entourés,
Les victimes tombant dans les parvis sacrés,
Et les assauts mortels aux épouses plaintives,
Et les mères en deuil, et les filles captives;
Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux
Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux,
Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes.
Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,
Il perdait les rochers sur les gouffres amers;
De là, dans le sein frais d'une roche azurée,
En foule il appelait les filles de Nérée,
Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux,
Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux.
Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,
Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle,
Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants,
Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents,
Enfants dont au berceau la vie est terminée,
Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée.

Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux!
Quels doux frémissements vous agitèrent tous,
Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine,
Il forgeait cette trame irrésistible et fine
Autant que d'Arachné les pièges inconnus,
Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus,
Et quand il revêtait d'une pierre soudaine
La fière Niobé, cette mère thébaine;
Et quand il répétait en accents de douleur
De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs,
Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire,
Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire!
Ensuite, avec le vin, il versait aux héros
Le puissant népenthès, oubli de tous les maux;
Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage;
Du paisible lotos il mêlait le breuvage:
Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,
Et la douce patrie et les parents aimés.
Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée
Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée,
Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,
La nuit où son ami reçut à son festin
Le peuple monstrueux des enfants de la nue,
Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue
Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.
Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs:
'Attends; il faut ici que mon affront s'expie,
Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie
Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,
Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.
L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe,
Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
Sous l'effort de Nessus, la table du repas
Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.
Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée,
Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée,
Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,
Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.
Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,
Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense,
L'imprudent Bianor, par Hercule surpris,
Sent de sa tête énorme éclater les débris.
Hercule et la massue entassent en trophée
Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée
Qui portait sur ses crins, de taches colorés,
L'héréditaire éclat des nuages dorés.
Mais d'un double combat Eurynome est avide,
Car ses pieds, agités en un cercle rapide,
Battent à coups pressés l'armure de Nestor;
Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor,
Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête;
D'un érable noueux il va fendre sa tête,
Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant,
L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
S'élance, va saisir sa chevelure horrible,
L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort,
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme,
Et le bois porte au loin des hurlements de femme,
L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris,
Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.

Ainsi le grand vieillard, en images hardies,
Déployait le tissu des saintes mélodies.
Les trois enfants émus, à son auguste aspect,
Admiraient, d'un regard de joie et de respect,
De sa bouche abonder les paroles divines,
Comme en hiver la neige aux sommets des collines.
Et, partout accourus, dansant sur son chemin,
Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,
Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville,
Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île;
Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,
Convive du nectar, disciple aimé des dieux;
Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère
Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.'

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La pierre du coq

Oyseau qui de garde fidelle
Dessillé fais la sentinelle
Sous le silence de la nuit,
Réveillant d'une voix hardie
La troupe de somme engourdie
Et de paresse, à ton haut bruit.

Oyseau à la creste pourprée
Compagnon de l'Aube dorée,
Trompete des feux du Soleil,
Qui te perches à la mesme heure
Qu'il plonge en mer sa cheveleure
Pour se rendre alaigre au travail.

N'estoit-ce assez que l'arrogance
De vostre oeil domtast la puissance
Et l'ire des Lyons plus fiers,
Sans que pour la vaillance acquerre
S'endurcist encor ceste pierre
Au ventre creux de vos gosiers ?

Tesmoin ce luteur indomtable,
Ce fort Milon inexpugnable,
Qui remparé de la vertu
De ceste pierre, pour sa gloire
A tousjours gaigné la victoire,
Quelque part qu'il ait combatu.

On dit plus, que cil qui la porte
A l'esprit net, la grace accorte
De bien dire, et qu'en rechaufant
La froide glace de son ame,
Des fieres rigueurs de sa Dame
En fin demeure triomphant.

Dedans la bouche elle modere
La soif qui bruslant nous altere :
Elle est noirastre, ou de couleur
De crystal : et point ne s'en treuve
Qui retienne plus qu'une febve
Ou de longueur ou de grosseur.

Fay que la race surnommée
De ton nom, dont la renommée
Est esparse par l'Univers,
N'altere jamais la puissance
Qu'elle a quise par sa vaillance,
Par force et par assauts divers.

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La glycine est fanée et morte est l'aubépine

La glycine est fanée et morte est l'aubépine ;
Mais voici la saison de la bruyère en fleur
Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
T'apporte les parfums de la pauvre Campine.

Aime et respire-les, en songeant à son sort
Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie ;
La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
Et le peu qu'on lui laisse, elle le donne encor.

En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,
De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
Jusqu'en décembre où les anges de la Noël
Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.

Ton coeur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain ;
Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.

Notre calme maison dans la lande brumeuse
Etait claire aux regards et facile à l'accueil,
Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
Et son âtre noirci par la tourbe fumeuse.

Quand la nuit étalait sa totale splendeur
Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,
Nous y avons reçu des leçons du silence
Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.

A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous ;
Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux
Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.

Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,
La tristesse des jours même nous était bonne
Et le peu de soleil de cette fin d'automne
Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.

La glycine est fanée, et morte est l'aubépine ;
Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur
T'apporter les parfums de la pauvre Campine.

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Guillaume Apollinaire

Arbre

Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes galopent
Où sont les aveugles où s'en sont-ils allés
La seule feuille que j'aie cueillie s'est changée en plusieurs mirages
Ne m'abandonnez pas parmi cette foule de femmes au marché
Ispahan s'est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu
Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon

Je n'ai pas oublié le son de la clochette d'un marchand de coco d'autrefois
J'entends déjà le son aigre de cette voix à venir
Du camarade qui se promènera avec toi en Europe
Tout en restant en Amérique

Un enfant
Un veau dépouillé pendu à l'étal
Un enfant
Et cette banlieue de sable autour d'une pauvre ville au fond de l'est
Un douanier se tenait comme un ange
À la porte d'un misérable paradis
Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d'attente des premières

Engoulevent Blaireau
Et la Taupe-Ariane
Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien
Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi
Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé

Tu t'es promené à Leipzig avec une femme mince déguisée en homme
Intelligence car voilà ce que c'est qu'une femme intelligente
Et il ne faudrait pas oublier les légendes
Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d'un quartier désert
Je voyais une chasse tandis que je montais
Et l'ascenseur s'arrêtait à chaque étage

Entre les pierres
Entre les vêtements multicolores de la vitrine
Entre les charbons ardents du marchand de marrons
Entre deux vaisseaux norvégiens amarrés à Rouen
Il y a ton image

Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande

Ce beau nègre en acier

La plus grande tristesse
C'est quand tu reçus une carte postale de La Corogne
Le vent vient du couchant
Le métal des caroubiers
Tout est plus triste qu'autrefois
Tous les dieux terrestres vieillissent
L'univers se plaint par ta voix
Et des êtres nouveaux surgissent
Trois par trois

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Voyage Singulier

VOYAGE SINGULIER


Singulier destin dont le but se déplace
Où l'homme attend, espère, et ne jamais se lasse,
Poursuivant le repos, court toujours commun fou,
Hanté par la chance qui le poursuit partout.
Il est ces voyages menant vers la crevasse,
Et l'abîme ménace, ouvert et absolu.

Sortons de l'insipide, et banal et connu,
Où les réponses agacent, ou incongrues ou crasses,
Pour retrouver plutôt, sans faux-semblants qui lassent,
Heureux, integre écho des tournants imprévus.
Il est de ces voyages impromptus qui embrassent
En même temps déjà-vu, ainsi que l'inconnu.

Sortons des chemins plats, des sentiers battus,
tout décision est remise, où l'on casse
Par peur des différences, l'unique, - s'en débarasse
Honteusement les traces du progrès partout.
Il est de ces voyages qui gènent et qui harassent
Empire des ronds de cuir en place qui tant tue.


Si l'on cherche sa voie que toujours on la trace
Ouvrant grand le chemin vers paradis perdu,
Pour déjouer les toiles et pièges du sans issue,
Harassement, contraintes, et le temps trop fugace.
Il est de ces voyages dont la fin nous dépasse,
Et pourtant on s'arrange pour que ça continue.


Soyons plus optimistes, pour conquérir l'espace
Ou sonder l'océan, ce pour briser la glace.
Pouvons nous echapper du temps, toujours vorace?
Hystérie de la masse et espoirs saugrenus!
Il est de ces voyages qui l'attente dépassent,
Et l'immortalité reste pourtant rêve fou.


Sans cesse on se recherche, se cherchant dans sa glace,
Occultant son essence, et en sortant vaincu:
Pourtant ce n'es pas faute des essais assidus!
Hier, qussi demain, sont scellés sous cadensasse.
Il est de ces voyages dont le secret en tout,
Et pour tous est caché, même des dieux de Parnasse.

Sans cesse, jusqu'à la fin le jeu se perpétue,
Offrant à qui survit amusement surface,
Pourtant et néanmoins, tout termine en impasse!
Hors les rails du destin, les tentatives échuent.
Il est de ces voyages, déplacements fallaces,
Et même au plus ténace, d'avance perduus - chahut!

Fleurs du Mal CXXVI
cf BAUDELAIRE
Only part extant of total acrostic Sophie series Fleurs du Mal


5 November 1990
robi03_0354_robi03_0000 PAF_EZX

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Les plages

Plages vides, avec toujours les mêmes flots
Poussant les mêmes cris et les mêmes sanglots
De l'un à l'autre bout des rivages de Flandre ;
Dunes d'oyats aigus, monts de sable et de cendre,
Pays hostile et dur et féroce souvent,
Pays de lutte et de ferveur, pays de vent,
Pays d'épreuve et d'angoisse, pays de rage,
Quand s'acharnent sur vous les tournoyants orages
Et leurs vagues d'hiver dressant toujours plus haut
Sous les brouillards leurs funèbres monuments d'eau,
Soyez remerciés d'être tels que vous êtes,
Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes !
C'est grâce à vous qu'ils sont fermes et durs, les gars,
Qu'ils sont têtus dans le travail et dans la peine,
Qu'ils font, sans le savoir, belle, la race humaine
Qui marche à larges pas vers le péril hagard
Avec le seul désir de vaincre un destin morne.
C'est vous qui faites l'homme ardent, calme, hautain,
Entre le danger d'hier et celui de demain,
Quand le sombre équinoxe et ses ouragans cornent
C'est grâce à vous que les filles aiment dûment,
Malgré la crainte au coeur d'être trop tôt des veuves,
Ceux qui s'en vont, sans se plaindre, dans l'âpre épreuve,
Gagner le pain des jours, avec acharnement ;
Et que toutes, à l'heure où les rudes tendresses
Mêlent les chairs, au fond des chaumières, -bas,
Servent le franc repas d'amour aux hommes las
De la brume sournoise et des houles traîtresses.
Pays des vents de l'Ouest et des bises du Nord,
Souffles chargés de sel et pénétrés d'iode,
Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude
Et vous armez de père en fils les peuples forts,
Pour qu'ils marquent de leur vouloir autoritaire
Le coin triste mais doux que leur offrit la terre.
Et qu'importe, qu'au long des flots, la ville, un jour,
Ait bâti ses maisons, ses dômes et ses tours
Et ses palais pareils à des rêves de pierre.
Filles et gars de Flandre, oh ! seuls, vous resterez
D'accord avec l'embrun et les grands vents
Et la rauque marée et ses vagues guerrières
Vous êtes ceux du sol qu'on ne refoule pas,
La mer a mis en vous sa force et sa folie,
Vos yeux sont beaux et sa clarté froide et pâlie
Et son rythme puissant et lourd pèse en vos pas.

Même certains de vous, les plus hardiment braves,
Charrient encor le sang des aïeux scandinaves
Dans leurs gestes épars au loin, sur l'océan.
Ils conservent en eux l'ardeur de ces géants
Qui partaient vers la mort sur leurs vaisseaux en flammes,
Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans rames,
Et se couchaient, à l'heure où le soir est vermeil,
Ivres, dans un tombeau de flots et de soleil.

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Celui de la fatigue

Ce soir, l'homme de la fatigue
A regarder s'illimiter la mer,
Sous le règne du vent despote et des éclairs,
Les bras tombants, -bas, s'est assis sur ma digue.

Le vêtement des plus beaux rêves,
L'orgueil des humaines sciences brèves,
L'ardeur, sans plus aucun sursaut de sève,
Tombaient, en loques, sur son corps :
Cet homme était vêtu de siècles morts.

Il n'était plus la vie,
Il n'était point encor la mort ;
Il était la fatigue inassouvie.

Il avait vu brûler d'étranges pierres,
Jadis, dans les brasiers de la pensée :
Les feux avaient léché les cils de ses paupières
Et son ardeur s'était cassée
Sur l'escalier tournant de l'infini.
Sa tête avait nourri toutes les gloses.
Il traînait après lui une aile grandiose
- Ridicule - dont les pennes tombaient ;
Des nuages vitreux le surplombaient,
Mais néanmoins une chimère dernière
Allumait d'or son casque et sa bannière.

Lassé du bien, lassé du mal, lassé de tout
Il maintenait debout
Encore, un dernier voeu, sous l'assaut des contraires :
Ayant tant vu sombrer de choses nécessaires,
Qui se heurtaient pour leur rapide vérité,
Lui, qui se souvenait d'être et d'avoir été,
Qui ne pouvait mourir et qui ne pouvait vivre,
Osait aimer pourtant sa lassitude à suivre,
Entre les oui battus de non, son chemin, seul.

De tout penseur ardent, il se sentait l'aïeul.
Le sol du monde était pourri de tant d'époques
Et le soleil était si vieux !
Et tant de poings futilement victorieux
N'avaient volé au ciel que des foudres baroques.
Et c'est décidément : ' Misère ! ' à toute éternité
Qu'à travers sa planète et vers ses astres
La tête pâle et sanglante de ses désastres,
Pendant mille et mille ans criera l'humanité.

Certes, mais se blottir en la rare sagesse,
D'où rien ne transparaît que le savoir
Et la culture et la discipline de sa faiblesse ;
Entr'accorder la haine et le désir ; vouloir,
A chaque heure, violenter sa maladie ;
L'aimer et la maudire et la sentir

Chaude comme un foyer mal éteint d'incendie,
Se déployer sa peine et s'en vêtir ;
Avoir, de ses malheurs mêmes, l'orgueil ;
Aimer enfin celui qui, dans les villes, passe
Et qui s'assied, en souriant devant le seuil
Du temple, vont prier les hommes de sa race.

Et puis le proclamer, mais n'ériger l'espoir
Que pour, sournoisement, l'abattre avec sa haine ;
Contrarier l'aurore avec le soir ;
Torturer le présent avec l'heure prochaine ;
Trouver de la douceur en son angoisse, lasse
De n'avoir plus la peur de la menace ;
N'éclairer pas d'un trop grand feu
L'énigme à deviner par delà les nuages,
Qui fit songer les sages
Qu'un Dieu connu n'est plus un Dieu.

Ce soir, l'homme de la fatigue,
Tout lentement, a soulevé,
Comme un trésor désencavé,
Aux bords du fleuve, mon âme navigue,
La science de la fatigue.

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Le roc

Sur ce roc carié que fait souffrir la mer,
Quels pas voudront monter encor, dites, quels pas ?

Dites, serai-je seul enfin et quel long glas
Écouterai-je debout devant la mer ?

C'est là que j'ai bâti mon âme.
- Dites, serai-je seul avec mon âme ? -
Mon âme hélas! maison d'ébène,
Où s'est fendu, sans bruit, un soir,
Le grand miroir de mon espoir.

Dites, serai-je seul avec mon âme
En ce nocturne et angoissant domaine ?
Serai-je seul avec mon orgueil noir,
Assis en un fauteuil de haine ?
Serai-je seul, avec ma pâle hyperdulie,
Pour Notre-Dame la Folie ?

Serai-je seul avec la mer
En ce nocturne et angoissant domaine ?

Des crapauds noirs, velus de mousse,
Y dévorent du clair soleil, sur la pelouse.

Un grand pilier ne soutenant plus rien,
Comme un homme, s'érige en une allée,
D'épitaphes de marbre immensément dallée.

Sur un étang d'yeux ouverts et de reptiles,
Des groupes de cygnes noyés,
Vers des lointains de soie et d'or broyés,
Traînent leurs suicides tranquilles
Parmi des phlox et des jonquilles.

Et du sommet d'un cap d'espace,
D'étranges cris d'oiseaux marins,
Les becs aigus et vipérins,
Chantent la mort à tel qui passe.

Sur ce roc carié que recreuse la mer,
Dites, serai-je seul avec mon âme ?

Aurai-je enfin l'atroce joie
De voir, nerfs après nerfs, comme une proie,
La démence attaquer mon cerveau ?

Et détraqué malade, sorti de la prison
Et des travaux forcés de sa raison,
D'appareiller vers un lointain nouveau ?

Dites, ne plus sentir sa vie escaladée
Par les talons de fer de chaque idée,
Ne plus l'entendre infiniment en soi
Ce cri, toujours identique, ou crainte, ou rage,
Vers le grand inconnu qui dans les cieux voyage :
Croire en la démence ainsi qu'en une foi !

Sur ce roc carié que détraque la mer,
Vieillir, triste rêveur de l'escarpé domaine,
Les chairs mortes, l'espérance en allée,
A rebours de la vie immense et désolée ;

N'entendre plus se taire, en sa maison d'ébène,
Qu'un silence de fer dont auraient peur les morts ;

Traîner de longs pas lourds en de sourds corridors ;
Voir se suivre toujours les mêmes heures,
Sans espérer en des heures meilleures ;
pour à jamais clore telle fenêtre ;
Tel signe au loin ! - un présage vient d'apparaître ;
Autour des vieux salons, aimer les sièges vides
Et les chambres dont les grands lits ont vu mourir
Et chaque soir, sentir, les doigts livides,
La déraison sous ses tempes mûrir.

Sur ce roc carié que ruine la mer,
Dites, serai-je seul enfin avec la mer,
Dites, serai-je seul enfin avec mon âme ?

Et puis mourir - , redevenir rien.
Être quelqu'un qui plus ne se souvient
Et qui s'en va sans glas qui sonne,
Sans cierge en main ni sans personne,
Sans que sache celui qui passe,
Joyeux et clair dans la bonace,
Que le nocturne et angoissant domaine
En deuil de sa maison d'ébène,
Où plus ne brûle aucun flambeau,
Renferme un mort et son tombeau.

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Ah! Je Les Reconnais

Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille.
O sons! ô douces voix chères à mon oreille!
O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour,
Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour!
Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance,
Me portaient sous la grotte Virgile eut naissance,
Où j'entendais le bois murmurer et frémir,
leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie!
Souvent je les outrage et fuis et les oublie;
Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin,
Je les vois revenir le front doux et serein.
J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
De soupçons inquiets m'agite et me tourmente.
Je vois tous ses appas et je vois mes dangers;
Ah! je la vois livrée à des bras étrangers.
Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure:
Leur chant mélodieux assoupit ma blessure;
Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits
Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.
Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines,
Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines,
Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux:
Par vous de l'Anio j'admire le rivage,
Par vous de Tivoli le poétique ombrage,
Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,
La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
Par vous la rêverie errante, vagabonde,
Livre à vos favoris la nature et le monde;
Par vous mon âme, au gré de ses illusions,
Vole et franchit les temps, les mers, les nations,
Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène,
Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine.

Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin,
Je vais changer en miel les délices du thym.
Rose, un sein palpitant est ma tombe divine.
Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine
Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs.
Le papillon plus grand offre moins de couleurs;
Et l'Orénoque impur, la Floride fertile
Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile,
Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits,
Et pensent dans les airs voir nager des rubis.
Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage
Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.
Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras
Je presse mollement des membres délicats,
Mille fraîches beautés que partout j'environne;
Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne.
Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,
Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux,
Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide,
Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide
Livre à d'autres baisers une infidèle main,
Je suis . C'est moi seul dont le transport soudain,
Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,
Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête.
C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur
Mon nom et tes serments et ma juste fureur...

Mais périsse l'amant que satisfait la crainte!
Périsse la beauté qui m'aime par contrainte,
Qui voit dans ses serments une pénible loi,
Et n'a point de plaisir à me garder sa foi!

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La Lys

Lys tranquille, Lys douce et lente
Dont le vent berce, aux bords, les herbes et les plantes,
Vous entourez nos champs et nos hameaux, -bas,
De mille et mille méandres,
Pour mieux tenir serrée, entre vos bras,
La Flandre.

Et vous allez et revenez,
Sans angoisse et sans marée,
Automne, hiver, été, printemps ;
Et vous avez toujours le temps,
Comme les gens de nos contrées.

Et votre cours s'en va vers les pauvres maisons
Et les hauts clochers blancs, dont les quatre abat-sons
Jettent vers le jour proche,
Chaque matin, la voix des cloches ;
Et les fermes et les jardins et les prés roux,
Dont vous baignez le bout,
Possèdent tous, pour venir jusqu'à vous,
Un escalier fait dans la terre ;
Et servantes et lavandières
En descendent les vacillants degrés de pierre,
Et l'on entend leurs voix chanter de clos en clos,
Et retentir, soudain, dans les hameaux,
L'écho,
Quand le bruit flasque et reversé de seaux
Tombe dans l'eau.

Sur vos digues, tranquillement, au pied des saules,
Un vieux pêcheur têtu maintient, droite, sa gaule,
Bâton d'ombre, fixe et mouvant, sur les flots clairs ;
Des canards blancs, au bec jaune et lustré, s'avancent,
Voguent et tout à coup happent les cressons verts
Qui décorent les bords sinueux de vos anses.

Et de rares chalands passent en vos lueurs,
De lents et lourds chalands traînés par les haleurs,
Dont la corde parfois à vos buissons s'accroche,
Tandis qu'au gouvernail, qu'il manoeuvre des reins,
Nonchalamment, la pipe aux dents, les mains en poches,
Le batelier s'appuie et fredonne un refrain.

Lys tranquille et familiale,
On vous adore au fond des bourgs et des hameaux ;
Vous reflétez leurs deuils et côtoyez leurs maux,
Tout comme, aux temps joyeux, vous mirez dans vos eaux
Les cortèges, les guirlandes et les drapeaux
Des kermesses paroissiales.

Et tout au loin, -bas, entre Deynze et Courtrai,
Avec vos bras, vos poings, vos mains et vos doigts d'onde
Vous rouissez patiemment le lin sacré,
Vous, la plus souple ouvrière qui soit au monde ;
Et votre obscur labeur est si mystérieux,
Au fond du lourd limon, de la vase et des cendres,
Que nulle part ailleurs, sous la clarté des cieux
Ô Lys ! toile n'est blanche autant qu'en Flandre.

Et vous groupez à vos côtés les humbles gens
Qui travaillent gaîment sur leurs métiers agiles,
Les fins tissus plus clairs que la neige et l'argent ;
Le tisserand, penché vers ses trames fragiles
Renoue adroitement les fils rompus et tors
Et le soleil qui glisse entre eux sa clarté nette,
Frappant le va-et-vient ailé de la navette,
La transforme au passage en brusque insecte d'or.

Même aux jours noirs de deuil, de péril et de guerre,
Vous vous fîtes, Ô Lys, la sûre auxiliaire
Des vieux bourgeois flamands contre le roi français :
Vos eaux, pour les sauver inondèrent la plaine,
Et l'armée enlisa sa vengeance et sa haine
Dans le piège fangeux de vos marais secrets.

Ainsi, Lys héroïque, utile, aimante et sage
Comme un mouvant bienfait vous frôlez les maisons,
Et vous vous attardez, en votre long voyage
Pour n'oublier personne au fond des horizons.

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Victor Hugo

Canaris

Lorsqu'un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ;
Que ses voiles carrées
Pendent le long des mâts, par les boulets de fer
Largement déchirées ;

Qu'on n'y voit que des morts tombés de toutes parts,
Ancres, agrès, voilures,
Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars
Comme des chevelures ;

Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit,
Tourne ainsi qu'une roue ;
Qu'un flux et qu'un reflux d'hommes roule et s'enfuit
De la poupe à la proue ;

Lorsqu'à la voix des chefs nul soldat ne répond ;
Que la mer monte et gronde ;
Que les canons éteints nagent dans l'entre-pont,
S'entre-choquant dans l'onde ;

Qu'on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin
Sa blessure béante,
Et saigner, à travers son armure d'airain,
La galère géante ;

Qu'elle vogue au hasard, comme un corps palpitant,
La carène entr'ouverte,
Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant
Argente l'onde verte ;

Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s'abat
Sur la nef qu'il foudroie ;
Tel un aigle puissant pose, après le combat,
Son ongle sur sa proie !

Puis, il pend au grand mât, comme au front d'une tour,
Son drapeau que l'air ronge,
Et dont le reflet d'or dans l'onde, tour à tour,
S'élargit et s'allonge.

Et c'est alors qu'on voit les peuples étaler
Les couleurs les plus fières,
Et la pourpre, et l'argent, et l'azur onduler
Aux plis de leurs bannières.

Dans ce riche appareil leur orgueil insensé
Se flatte et se repose,
Comme si le flot noir, par le flot effacé,
En gardait quelque chose !

Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi,
Sur ses poupes mouvantes,
L'héraldique lion qui fait rugir d'effroi
Les lionnes vivantes.

Le pavillon de Naple est éclatant dans l'air,
Et quand il se déploie
On croit voir ondoyer de la poupe à la mer
Un flot d'or et de soie.

Espagne peint aux plis des drapeaux voltigeant
Sur ses flottes avares,
Léon aux lions d'or, Castille aux tours d'argent,
Les chaînes des Navarres.

Rome a les clefs; Milan, l'enfant qui hurle encor
Dans les dents de la guivre ;
Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d'or
Sur leurs robes de cuivre.

Stamboul la turque autour du croissant abhorré
Suspend trois blanches queues ;
L'Amérique enfin libre étale un ciel doré
Semé d'étoiles bleues.

L'Autriche a l'aigle étrange, aux ailerons dressés,
Qui, brillant sur la moire,
Vers les deux bouts du monde à la fois menacés
Tourne une tête noire.

L'autre aigle au double front, qui des czars suit les lois,
Son antique adversaire,
Comme elle regardant deux mondes à la fois,
En tient un dans sa serre.

L'Angleterre en triomphe impose aux flots amers
Sa splendide oriflamme,
Si riche qu'on prendrait son reflet dans les mers
Pour l'ombre d'une flamme.

C'est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux
Flotter leurs armoiries,
Et condamnent les nefs conquises sur les eaux
A changer de patries.

Ils traînent dans leurs rangs ces voiles dont le sort
Trompa les destinées,
Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port
Leurs flottes blasonnées.

Aux navires captifs toujours ils appendront
Leurs drapeaux de victoire,
Afin que le vaincu porte écrite à son front
Sa honte avec leur gloire !

Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon
Suit la barque hardie,
Sur les vaisseaux qu'il prend, comme son pavillon,
Arbore l'incendie !

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A la gloire du vent

- Toi qui t'en vas -bas,
Par toutes les routes de la terre,
Homme tenace et solitaire,
Vers vas-tu, toi qui t'en vas ?

- J'aime le vent, l'air et l'espace ;
Et je m'en vais sans savoir ,
Avec mon coeur fervent et fou,
Dans l'air qui luit et dans le vent qui passe.

- Le vent est clair dans le soleil,
Le vent est frais sur les maisons,
Le vent incline, avec ses bras vermeils,
De l'un à l'autre bout des horizons,
Les fleurs rouges et les fauves moissons.

- Le Sud, l'Ouest, l'Est, le Nord,
Avec leurs paumes d'or,
Avec leurs poings de glace,
Se rejettent le vent qui passe.

- Voici qu'il vient des mers de Naple et de Messine
Dont le geste des dieux illuminait les flots ;
Il a creusé les vieux déserts où se dessinent
Les blancs festons de sable autour des verts îlots.
Son souffle est fatigué, son haleine timide,
L'herbe se courbe à peine aux pentes du fossé ;
Il a touché pourtant le front des pyramides
Et le grand sphinx l'a vu passer.

- La saison change, et lentement le vent s'exhume
Vêtu de pluie immense et de loques de brume.

- Voici qu'il vient vers nous des horizons blafards,
Angleterre, Jersey, Bretagne, Ecosse, Irlande,
novembre suspend les torpides guirlandes
De ses astres noyés, en de pâles brouillards ;
Il est parti, le vent sans joie et sans lumière :
Comme un aveugle, il erre au loin sur l'océan
Et, dès qu'il touche un cap ou qu'il heurte une pierre,
L'abîme érige un cri géant.

- Printemps, quand tu parais sur les plaines désertes,
Le vent froidit et gerce encor ta beauté verte.

- Voici qu'il vient des longs pays luit Moscou,
Où le Kremlin et ses dômes en or qui bouge
Mirent et rejettent au ciel les soleils rouges ;
Le vent se cabre ardent, rugueux, terrible et fou,
Mord la steppe, bondit d'Ukraine en Allemagne,
Roule sur la bruyère avec un bruit d'airain
Et fait pleurer les légendes, sous les montagnes,
De grotte en grotte, au long du Rhin.

- Le vent, le vent pendant les nuits d'hiver lucides
Pâlit les cieux et les lointains comme un acide.

- Voici qu'il vient du Pôle où de hauts glaciers blancs
Alignent leurs palais de gel et de silence ;
Apre, tranquille et continu dans ses élans,
Il aiguise les rocs comme un faisceau de lances ;
Son vol gagne les Sunds et les Ourals déserts,
S'attarde aux fiords des Suèdes et des Norvèges
Et secoue, à travers l'immensité des mers,
Toutes les plumes de la neige.

- D'où que vienne le vent,
Il rapporte de ses voyages,
A travers l'infini des champs et des villages,
On ne sait quoi de sain, de clair et de fervent.
Avec ses lèvres d'or frôlant le sol des plaines,
Il a baisé la joie et la douleur humaines
Partout ;
Les beaux orgueils, les vieux espoirs, les désirs fous,
Tout ce qui met dans l'âme une attente immortelle,
Il l'attisa de ses quatre ailes ;
Il porte en lui comme un grand coeur sacré
Qui bat, tressaille, exulte ou pleure
Et qu'il disperse, au gré des saisons et des heures,
Vers les bonheurs brandis ou les deuils ignorés.

- Si j'aime, admire et chante avec folie
Le vent,
Et si j'en bois le vin fluide et vivant
Jusqu'à la lie,
C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant
De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
Jusques au sang dont vit mon corps,
Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
Immensément il a étreint le monde.

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Happy as the Cock

HAPPY AS THE COCK
Happy proud rooster who has travelled far
Across life's stream with hens in indian file,
Preened white, red comb, and walked the gangplank trial
Penned in terse lines that verse bright humour's star.
Yearning for home, who roamed, to pen they are,
Assured of rest, returning, strut in style,
Say best nest eggs they'll lay, loud crow awhile.
Triumphant cock-a-doodle echoes jar
Hard-hearted humans who aren't up to par,
Eggs daily may not lay, nor soar mobile,
Current carried, fair through air agile,
Or cluck like duck to woodchuck. Men, bizarre,
Chuckle they are born to lead, indeed
Know not lead rots hot head, heads for poor breed!


Parody Joachim du Bellay 1515_1560 – Heureux qui comme Ulysse
and CHICKEN CROSSINGS
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22 AUGUST 2009
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IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII
CHICKEN CROSSINGS
Heureux qui, tel Poulet, a fait un beau voyage
ou comme qui la ligne étroite et blanche passe
sans rire jaune aux oeufs bonnes que pour la casse,
retourne à ses parents pour pondre jusqu'à l'âge!
Quand reverrai-je le blé livré droit à ma cage
finement hormoné: et en quelle saison
reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
qui mest le poulailler, et beaucoup d’avantages?
Plus me plaît le séjour bâti pour mes aïeux,
que poulets aux sirènes, aux radars pernicieux:
plus que macadam dur me plaît l’ardoise fine,
plus ma gLoire plumée que les plumes laissées,
plus mes petits pondus que se faire écraser,
et plus que l’air malin la douceur Angevine.

20 May 1999
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Parody Joachim du Bellay 1515_1560 – Heureux qui comme Ulysse
see also robi03_1898_bell2_0003 PAS_MOX Happy as the Cock
IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII

HEUREUX QUI COMME ULYSSE
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme celui là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée: et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui mest une province, et beaucoup d’avantage!
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes ayeux,
Que des palais Romains le front audacieux:
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.

Joachim du Bellay 1515_1560
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IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII
HAPPY HE WHO LIKE ULYSSES

Happy he who like Ulysses has returned
successful from his travels, or like he
who sought the Golden Fleece, to rest well earned -
wise to the world - amongst his family.
When shall I see again my place of birth,
its chimney smoke, and at what time of year,
when seen that little, modest, plot of earth
which means far more to me than I draw here.
I’m drawn far more to my ancestral home
than to a Roman palace fine and proud,
prefer fine slate to marble, rather roam
along the Loire than sport midst Tiber’s crowd.
My Liré I prefer to Palatine,
and to sea air, soft climate Angevine.

10 December 1992
Parody Joachim du Bellay 1515_1560 – Heureux qui comme Ulysse robi03_0652_bell02_0003 PST_JMX

IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII
TRIS TE QUI, COMME CHARLES


Triste qui, comme Charles, a fait un beau mariage,
Et qui donc une fois conquise la toison,
Se retrouve chez soi, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!
Quand donc reverra-t-il, sans ce remue-ménage
Fumer sa cheminée: et en quelle saison
Reverra-t-il le clos de Windsor et d’Eton,
Qui lui est royaume uni, et beaucoup d’avantages!
Plus lui plaît le séjour qu’ont bâti ses aïeux,
Que la face à Diane à[f]front audacieux:
Le palais brûlé - dur! - plaît plus qu’ardoise indigne,
Plus son livre Gallois que perdre son Latin,
Plus ses délires et rêves que le mont Vénusien,
Et plus que l’air malin la douceur Camilline.

20 January 1993
Parody Joachim du Bellay 1515_1560 – Heureux qui comme Ulysse
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IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII
© Jonathan Robin

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